David et Nil : Carnet de voyage volume 21

David et Nil : Carnet de voyage volume 21

Jeudi 26 novembre : visite de l’usine de papier Salim’s Paper

Voilà la dernière étape de mon aventure qui commence aujourd’hui, je dois me rendre à Sanganer pour la visite de la Fabrique de papier Salim’s Paper. Comme la veille, j’ai prévu de me rendre à l’arrêt de bus pour ensuite me diriger à l’usine, il me faudra une bonne heure avant d’y arriver en me faisant aider par les indiens rencontrés sur mon chemin. Finalement, vers 9h30 la belle-sœur de ma famille d’accueil vient me chercher car j’ai reçu un appel téléphonique d’un ami indien me dit-elle ! Un peu surpris, je demande s’il s’agit de Bal mais elle ne parle pas bien anglais, je la suis au rez-de-chaussée de la maison. Je prends le combiné et là quelle n’est pas ma surprise, il s’agit de Pawan qui travaille à l’usine Salim’s Paper qui m’appelle pour me dire qu’un chauffeur va venir me chercher pour me conduire à Sanganer. Je me félicite d’avoir anticipé mon arrivée en donnant l’adresse ainsi que le numéro de téléphone de ma Guest House à mon contact sur place. J’attends donc avec impatience l’arrivée de mon chauffeur.

Une affaire familiale

J’arrive à Sanganer accompagné de Pawan le responsable des exportations, nous passons le portail de l’usine et pénétrons à l’intérieur d’un vaste jardin entouré de bâtiments. L’usine forme un gigantesque carré où se situent les différents ateliers. Dans le jardin, je suis accueilli par le propriétaire et fils du fondateur de l’usine, un homme de 84 ans entouré de deux de ses 6 fils. Il s’agit d’une affaire familiale fondée il y a une centaine d’années par Janab Allah Bax. Ce dernier a rencontré Mahatma Gandhi en 1937 auprès de qui, il a fait la promotion de la tradition du papier fait main au Rajasthan. Soutenu par le Mahatma, son affaire a pris de l’ampleur lorsque son fils Salim, l’homme que j’ai eu la chance de rencontrer, a pris la direction de l’usine. Cette image, du propriétaire ou devrais-je dire du patriarche et de ses fils autour de lui, me rappelle les photographies que nous conservons au Musée du Papier des grands patrons papetiers angoumoisins. Sans avoir vécu cette époque, j’imagine les Lacroix ou la famille Bardou et d’autres papetiers célèbres de Charente au sein de leurs établissements recevant un invité. Je me sens privilégié de vivre cet instant, et la suite ne va pas me décevoir.

Je quitte pour un moment le propriétaire pour me rendre avec Pawan dans l’atelier de fabrication du papier. Je pose sans cesse des questions pour ne pas perdre une miette de ces précieuses informations. L’usine emploie quelques 200 personnes dont 10 administratifs et le salaire moyen des ouvriers est de 200 dollars. La Salim’s Paper fabrique du papier fait main qu’elle expédie à l’internationale, cela n’est pas sans rappelé nos usines de papiers à cigarettes d’Angoulême qui, elles aussi, travaillaient majoritairement à l’exportation. L’usine fabrique son papier à la main et les transforment en produits manufacturés. Chaque ouvrier fabrique 1000 feuilles de papier par jour, ce sont les hommes qui transforment la matière première c’est-à-dire le coton en pâte grâce aux piles hollandaises de l’usine. Ils reconstituent ensuite le papier à l’aide d’un tamis qu’ils plongent dans une cuve. Les méthodes de fabrication sont exactement les mêmes que celles qui étaient utilisées à Angoulême à l’époque de la grandeur des papeteries angoumoisines. Je pénètre dans le fameux bâtiment où sont alignées une vingtaine de cuves et environ 40 ouvriers qui travaillent en binôme pour reconstituer la feuille de papier.

DSCN2870Je demande à mon guide s’ils ajoutent dans la cuve des matières chimiques pour coller les fibres entres elles, il me répond par la négation, il s’agit uniquement de l’eau et du coton broyé. Je suis sous le charme par le spectacle auquel j’assiste, j’imagine la même scène au Musée du Papier lorsque l’usine Bardou était encore en activité. Je voyage au début du XXème siècle sauf que là je suis en Inde en 2015 ! Je prends le temps d’observer autour de moi pour enregistrer dans ma mémoire tous les détails. Une fois la feuille constituée un linge léger et positionné sur la feuille encore humide, les ouvriers retournent le tamis pour décoller la feuille qui vient de naître, elles sont superposées les unes sur les autres avec pour seule séparation un linge. Elles passeront ensuite sous presse pour éliminer un maximum d’eau.

DSCN2873La seconde étape de fabrication consiste à faire sécher les feuilles, je me dirige donc avec Pawan dans un second atelier où des femmes sont au travail. Une salle gigantesque sous les toits s’ouvre devant moi. Au plafond, des fils sont attachés avec des milliers de pinces à linge. Au sol, des hommes installent les papiers encore humides qui seront tamponnés par les femmes supervisées par la contre-maîtresse à l’aide d’une brosse. Cette étape permet de donner du grain au papier. Ils seront ensuite séchés, attachés au plafond à l’aide des pinces à linge. Rajasthan oblige, pas besoin de cheminée pour chauffer le séchoir, la salle est ouverte à tout vent. Je prends ainsi conscience que les frais de fabrication ne sont pas les mêmes que celles que devaient supporter nos usines charentaises. Il est certain que, vu la température dans cette région de l’Inde, un système de séchage autre que naturel est complètement superflu. Nous sommes en hiver au Rajasthan mais la température frôle les 27 degrés aujourd’hui.

Je laisse derrière moi les femmes à leur labeur pour me diriger vers une troisième salle, l’atelier de façonnage, et là je suis en plein XIXème siècle, j’ai en tête la fameuse photo des femmes travaillant chez Lacroix en 1880 fabricant, sur un billot, les petits carnets à cigarettes, et bien je vis la même scène. Pas de trace de machine automatisant le façonnage, de simples massicots permettent de découper le papier, les produits manufacturés sont ensuite fait à la main. Je suis excité de vivre un tel moment et mon cerveau n’a pas le temps de tout enregistré que Pawan veut me conduire ailleurs. Pour lui, rien d’extraordinaire mais pour moi je vis un rêve éveillé, vivre un tel spectacle ne m’arrivera qu’une fois dans ma vie, je suis dans une usine qui pratique des techniques de fabrication disparues en France depuis presque un siècle. J’ai en tête les témoignages oraux des ouvrières angoumoisines récoltés par le Service de l’Inventaire de la Région et que nous détenons au musée. J’ai eu la chance il y a 3 ans de rencontrer une vieille dame aujourd’hui décédée qui a travaillé toute sa vie à l’usine Bardou de Saint-Cybard, elle m’avait décrit à l’époque ce à quoi j’assiste actuellement. Je suis bouleversé de vivre un tel moment et j’ai une tendre pensée pour nos anciens papetiers angoumoisins qui seraient si heureux de vivre mon expérience.

J’observe les femmes à l’ouvrage, elles collent manuellement des boîtes en papier dans lesquelles elles incorporent des enveloppes et du papier à lettre, le tout donnant de jolis coffrets. Pawan m’explique que ce travail est une commande d’un client suisse car la Salim’s Paper travaille essentiellement pour l’étranger et pour le gouvernement indien. La contre-maîtresse de l’atelier prend le temps de regarder le travail exécuté par les femmes en contrôlant la qualité du travail effectué. Les visiteurs sont rares à la Salim’s Paper et les femmes sont gênées d’être prises en photo, bien sûr je demande l’autorisation mais elles se cachent derrière leurs jolis saris colorés. Je n’ai pas le temps de prendre toutes les photos que j’aimerais et je prie pour que mes clichés soient de bonne qualité afin que je puisse les exploiter en prévision de l’exposition de février.

DSCN2875Pawan me dirige vers les bureaux de l’usine pour discuter sur les pratiques papetières traditionnelles du Rajasthan. Je lui demande s’il connaît des villages où l’on puisse voir des maîtres papetiers traditionnels travailler à leur compte. Il me parle de l’association que j’ai rencontré à Pushkar qui fabrique du papier fait main avec des fientes de dromadaires et du coton mais il me confirme que malheureusement au Rajasthan, il n’existe plus ou du moins pas, à sa connaissance, de villages pratiquant la fabrication à la main du papier. Il semble un peu surpris que l’on puisse s’intéresser en France et en Europe à ces techniques en voie de disparition. Par contre, il me confirme ce que je savais déjà, à savoir que l’on trouve encore au Népal des maîtres papetiers traditionnels dans des régions reculées de l’Himalaya. Je n’ai malheureusement pas la possibilité actuellement de m’y rendre mais j’espère qu’un jour j’aurai la chance de pouvoir rencontrer ces hommes et ces femmes avant que disparaissent définitivement leur savoir-faire.

Je suis enthousiasmé de ma découverte de la journée car même si je n’ai pas eu la possibilité de rencontrer un maître papetier dans un village du Rajasthan, j’ai quand même eu la chance de visiter une usine qui perpétue les méthodes traditionnelles utilisées à Angoulême dans nos papeteries au début du XXème siècle.

Avant de quitter l’usine, j’achète des échantillons notamment des papiers avec des incrustations d’herbes et de fleurs pour les collections du musée. Pawan, amusé, me dit que l’herbe qui est incrustée vient du jardin de l’usine, l’anecdote me fait rire, en ce qui concerne les fleurs elles viennent du marché aux fleurs de Jaipur. Je constitue un échantillonnage des produits manufacturés de l’usine sans abuser car mon sac risque d’être chargé à mon retour et il ne faut pas que je dépasse le poids autorisé à l’aéroport. Je vais ensuite saluer le propriétaire des lieux et ses deux fils qui discutent dans le jardin, j’offre par la même occasion deux ouvrages du Musée du Papier en remerciement pour le temps qu’ils m’ont accordé ainsi qu’une fiole de Cognac, Charente oblige ! Ils me remercient chaleureusement pour les présents et nous prenons la traditionnelle photo avec Nil tous les 5 dans le jardin de l’usine. Je prends ensuite congés de mes hôtes et remonte dans la voiture qu’ils m’ont gentiment mis à disposition. Sur la route du retour, je réalise que je viens de vivre un moment unique et je suis heureux de finir ma mission humanitaire et scientifique en Inde par cette visite.

Une belle leçon de vie

L’heure n’est pas encore à la conclusion de mon périple mais je m’approche du retour dans notre douce France et je fais un peu le point sur mon aventure qui a commencé il y a un mois. Je me réjouis d’avoir mené mes deux missions à terme et avec succès. Je ne savais pas à quoi m’attendre en arrivant en Inde, et bien j’ai reçu une claque mais surtout j’ai reçu une belle leçon de vie que je ne suis pas près d’oublier en compagnie de Nicole et Jean-Pierre au sein de l’association Inde et Nous France au contact de nos petits anges du bidonville de Dehra Dun. Je suis heureux d’avoir contribué à mon échelle à leur éducation et à leur connaissance du monde, j’ai parfois eu du mal à surmonter mes émotions devant tant de misère et de pauvreté mais j’en retire aussi des sourires, des attentions et de la tendresse. Je sais qu’ils ne m’oublieront pas, comme en témoignent les nombreuses petites lettres qu’ils m’ont adressé à mon départ, pour ma part je ne pourrai oublier leurs regards remplis de tendresse à mon égard. Je sais aussi que cette expérience m’a fait grandir et je réalise aussi notre chance de vivre dans un pays comme le nôtre.

J’ai eu l’occasion au cours de ce mois de rencontrer des gens formidables lors de mes pérégrinations en solo à travers l’Inde du Nord, j’y ai découvert le vrai visage de l’Inde qui n’est pas celui des tours opérateurs. J’ai eu des moments de doute car voyager en solo en Inde n’est pas une sinécure il faut bien se l’avouer. Cependant, j’ai plus de bons souvenirs que de mauvais et les difficultés font aussi parti du voyage. J’ai également eu la chance de voir des monuments fabuleux qui font rêver de notre lointaine France, de vivre des expériences religieuses qui m’étaient totalement inconnues, de découvrir une civilisation aux antipodes de notre existence. Ce n’est pas l’heure des remerciements car l’aventure continue avec la future exposition « Textures d’Inde » qui aura lieu au Musée du Papier en février prochain mais je tiens qu’en même à remercier toutes les personnes qui ont soutenu et qui ont cru à ce projet.

Au revoir « Incredible India »

Ce post est le dernier que je fais suivre en France avant mon retour prévu lundi, je pars samedi pour Delhi et je m’envole pour mon cher pays meurtri par les derniers événements du mois de novembre car il est l’heure pour moi de revenir parmi les miens. Je remercie tous les followers qui ont suivi mon aventure depuis le début du mois de novembre. Je ferai parvenir une dernière photo de Nil et de moi à notre arrivée à la gare d’Angoulême prévue en début de semaine prochaine.

Si je devais conclure mon épopée indienne en quelques mots, je retiendrai que ma venue a amélioré mon karma aux dires de mes amis indiens grâce à mes actions dans le bidonville et finalement c’est peut-être ce que je recherchais en venant me confronter à l’Inde aux mille visages.

Merci à tous !